En marge des premiers carnets canadiens: « corps de monde »

C’est sur la rive nord du Saint-Laurent que sont les villes, les trois villes: Montréal, Trois-Rivières et Québec. L’autoroute de la rive sud, qui est le chemin le plus droit et le plus rapide vers le nord-est, traverse ainsi une plaine immense et sans ville. J’ai roulé une journée entière, d’abord avec le vieil homme qui m’avait accueilli à la descente d’avion, puis seul, et je n’ai pas rencontré de ville, jusqu’à ce que je sois arrivé à Rimouski, qui ne compte que quinze mille habitants (j’avais cherché à Nice sur un atlas et je m’étais renseigné). Nous avions commencé par traverser Montréal mais je n’en avais vu qu’un étalement de faubourgs à perte de vue et rien qui ressemblât à une ville. Le voyage a duré une journée pleine et c’est au tomber de la nuit, tandis que le ciel s’obscurcissait, que je suis arrivé dans le pays où je vivrais durant une année.

J’ai fait souvent le trajet de Québec à Rimouski ou de Rimouski à Québec au cours de cette année. C’était la voie normale qui nous reliait au reste du monde (il y en a une autre qui est comme de quitter une propriété par la porte du fond du jardin, plus bizarre donc, et infréquentée, et que j’emprunterais au printemps). Parce que Rimouski est au bout du monde, un bout du monde, le bout d’un monde. Rimouski est la capitale d’un bout du monde. Au delà des territoires que Rimouski administre, il n’y a plus rien que quelques îles et l’Océan.

Bien sûr au nord de la péninsule de Gaspésie le Labrador s’étend largement comme une aile, plus loin vers le nord et vers l’est mais ce sont là des territoires sauvages, d’une autre nature, qui appartiennent déjà à l’ensemble blanc des territoires polaires, et les villes qui bordent l’estuaire au nord sont comme des comptoirs, des avant-postes (et d’ailleurs elles dépendent administrativement de Rimouski).

Ce bout, au coin nord-est de l’Amérique du Nord, est tourné vers l’Europe et il a été l’un des lieux par où l’Europe aborde le continent. La côte de Gaspésie, les noms égrenés le long de cette côte, gardent le souvenir des reconnaissances de Jacques Cartier. Mais il y a longtemps que l’abordage ne se fait plus sur cette pointe. Lorsque le voyage se faisait encore par mer, c’est au fond de l’estuaire, à Québec, que l’on posait pied à terre (et la ville de Québec garde dans sa forme, dans la forme de ses rues, le souvenir d’avoir été le premier lieu par où l’Europe abordait l’Amérique; la ville de Québec est comme la trace du pied de l’Europe sur le continent américain), et plus tard (quant à ce coin de continent) à New-York, plus au sud. Maintenant que le voyage se fait par avion, c’est plus à l’intérieur encore que l’on aborde, à Montréal. Ainsi la Gaspésie est comme le môle qui signale l’arrivée au port, qu’on longe mais où on ne débarque pas.

Le pays où j’ai vécu est semblable au môle d’un port que l’on regarde du pont, penché au bastingage, encore passager du navire, avant d’avoir mis pied à terre: on s’y promène par l’imagination et le regard (il est la promesse d’une terre ferme, d’un pays, promesse qu’on est impatient d’accomplir), on peut se dire qu’une fois débarqué, parce que le môle dépend du port, on pourra y revenir réaliser ce que l’imagination proposait mais on ne le fera pas: une fois débarqué, on s’enfoncera dans l’intérieur de la ville ou du pays.

J’ai souvent refait le trajet de Québec à Rimouski durant cette année. Au point qu’il était devenu, au printemps, une partie de moi, comme l’a été la basse corniche entre Nice et Roquebrune, ou la voie ferrée de la vallée du Rhône entre Nice et Lyon, à une autre époque, ou encore l’autoroute entre Nice et Nîmes aujourd’hui. Des trajets un peu écœurants à force d’être répétés et dont le déroulement, aussi bien externe (je veux dire le déroulement du paysage) qu’interne (je veux dire l’évolution de l’état du corps et de l’esprit, le régime particulier des pensées, la fatigue progressive des épaules, l’espèce d’abrutissement ou d’ivresse causé par l’immobilité et le bruit du moteur, etc.), est devenu si familier qu’il prennent une qualité presque organique, trachées d’un grand corps extérieur qui est le monde.

Et comme il n’est pas possible, parce que ce corps extérieur est un corps, c’est-à-dire qu’il est structuré organiquement, d’avoir des petits bouts de trachée dispersés sur la sphère du grand monde objectif, qui est le même pour tous, il me faut admettre que j’ai plusieurs corps extérieurs.
Que chaque fois que j’ai séjourné ici ou là, par mon habitation, par mes régularités et mes répétitions, le séjour m’a secrété un corps extérieur, un corps de monde, corps que j’ai quitté mais que parfois je réintègre.

C’est ainsi qu’il me parait absurde de ne plus jamais reprendre la route de Québec, ou de ne plus remonter de l’épicerie d’Alain un fond de pizza avec une boîte de sauce et de la mozzarella en tranches pour mon souper ou de ne plus éprouver le toucher de la barre d’haltères sur le bois des tréteaux où je l’appuyais, comme il me paraîtrait absurde de perdre un bras si ce bras était réservé à certain usage qu’il se trouverait que je n’aurais plus.

Ce que j’appelle des « grands corps extérieurs » (que je pourrais aussi appeler des mondes si cette appellation n’était pas trop générale, si n’y était pas absente l’allusion au corps organique et au sujet qui le porte et si enfin le mot ne renvoyait pas à une conceptualisation philosophique que je ne maîtrise pas) sont des corps d’aliénation. Leur nom est une façon de dire une aliénation, la nostalgie. Ils sont aussi des corps de connaissance, des organes secrétés pour appréhender le Monde unique, non pas le monde objectif mais celui dont le monde objectif est une image.

C’est l’histoire de ce corps, de ce grand corps extérieur là, de ce corps de monde que je voudrais faire. Quant à cette histoire, évidemment, le mois de septembre, le premier mois, est le plus important: je cherche à le constituer, à constituer ses organes, j’observe comment on vit ici, où se trouve quoi, comment on mange, je repère les trajets, je mime, j’établis des horaires …

Il y a un autre aspect à cette fabrication d’un « corps de monde ». C’est celui qui tient au découragement où j’étais au moment de partir pour le Canada. D’une certaine façon je peux dire que j’y suis arrivé vierge: à savoir que j’avais, dans le découragement, désinvesti tout ce qui faisait ma vie auparavant. De ce point de vue, il s’agissait d’une « vie nouvelle ». Mais ce désinvestissement n’était pas le fruit d’un arrachement. Et ce qui était désinvesti subsistait à l’état de traces. Il fallait encore que je désinvestisse ces traces.

Mais je recommence à trop expliquer et je décris trop peu. C’est pour dire quelque chose qui m’est apparu hier ou avant-hier mais pour quoi me manquent les mots. Je dirais, en pierre d’attente et pour que quelque chose en soit dit de central: le Canada me donnait quelque chose à dire à mes amis (nous avions fait vaguement, M. et moi, D. et moi, le projet ou plus exactement le pantaï de continuer l’entreprise du Bulletin pendant que je serais au Canada.) Ce corps de monde suppléait au manque qui décourageait mon corps de désir. Aussi il y avait de l’excès, du forçage, dans la manière dont je travaillais à l’édification de ce corps de monde.

Une gêne travaille mes notes de septembre. J’aurais voulu raconter le Canada mais je ne trouvais pour le faire que le modèle de la relation de voyage, voire du reportage, dont l’objet aurait été le pays tels qu’il existait en-dehors de moi, une information. Le même embarras gêne les notes que j’ajoute aujourd’hui pour compléter celles d’alors et il s’aggrave de ce qu’aujourd’hui je n’habite plus ce corps de monde ou plus exactement que je ne le produis plus. Les notes de septembre témoignent mal du travail, de la préoccupation où j’étais de secréter un monde où habiter et un habitant pour ce monde. C’est que ce travail, à trop vouloir s’écrire s’empêchait de s’écrire. Sans cesse je trahissais ma solitude. Et ce que je n’ai pu écrire alors me reste en dette aujourd’hui. (J’ai vainement cherché à quelle date j’ai acheté le lot d’haltères chez Canadian Tire. Pas trace.) Faute de croire pouvoir intéresser mes correspondants à ce qui était le cœur de ce corps de monde, le cœur de mon corps de désir, je tâchais d’attacher leur attention par le pittoresque. Du moins c’était une pente. Et comme je ne suis pas si con, ce n’était pas le moyen de me faire beaucoup écrire.

Et pourtant mon désir, aujourd’hui encore, est d’aller jusqu’au bout des doigts de ce corps de monde, jusqu’aux plus infimes particularités du divers sensible et moral que je touchais. Parce qu’aujourd’hui encore, c’est pour donner à lire que j’écris et je suis tendu par ce désir absurde de donner par mes mots à vivre ce que j’ai vécu jusqu’au plus infime détail du divers! N’est-ce pas ce que Dieu nous donne chaque jour chaque instant?

Que le soleil était derrière moi lorsque je revenais à Rimouski et la partie du ciel éclairée. Et que c’était le plus noir de la nuit qui était en face de moi et vers quoi je roulais.

26 mai 1989

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