Le vieux poète

On trouvait le vieux poète presque tous les soirs assis au fond de la salle étroite d’un petit restaurant de poissons dans le quartier de l’ancien port byzantin. Il avait toujours devant lui un verre de raki, une carafe d’eau et un fouillis de feuilles de papier sur lesquelles il écrivait ou bien qu’il lisait en les tenant très près de ses yeux, ses grosses lunettes de myope relevées sur son front. Et parfois un rouget frit avec des olives, des frites grasses et blondes et une salade mélangée, de morceaux de carottes, d’oignons, de betteraves, d’un long piment vert, de laitue ou d’herbes amères et de quartiers de tomates lorsque c’était la saison. Ils recevaient plutôt bien ceux qui venaient le visiter là, il avait ses disciples, des jeunes gens pour la plupart, des étudiants et quelques adultes, hommes et deux femmes, dans la quarantaine, (parmi lesquels étaient les professeurs des jeunes gens). Il écartait les papiers qu’il était en train de lire (et semblait-il de ranger) et les invitait à s’asseoir.

Mais s’il écrivait il ne regardait pas l’arrivant. Sans tourner la tête, il l’écartait d’un geste de la main gauche tandis que la droite continuait d’écrire ou du moins n’éloignait pas la plume du papier. Alors on s’asseyait et on gardait le silence jusqu’à ce qu’il pose son stylo et en se tournant vers l’arrivant, ou les arrivants, ou l’arrivante, il s’excuse et sourit à demi et demande: « Quoi de neuf? ». Et si on lui demandait ce qu’il était en train d’écrire, ou sur quoi il travaillait, il avait un geste de refus et puis farfouillait parmi ses feuilles et finissait par lire quelque chose. Il écrivait une langue irrégulièrement mélangée de tournures ottomanes, et ses vers entrelacés d’érudition obscure donnaient l’impression qu’une voix parvenue du fond des âges s’était invitée, qui mélangeait ses soucis antiques avec les préoccupations contemporaines les plus triviales. On le disait grec bien que son nom fût musulman et qu’on le trouvait souvent à la mosquée dans la journée, pour la prière ou lisant près d’une fenêtre. On disait aussi qu’il aimait les garçons.

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